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Zellige · Fès

Pourquoi le maâlem pose le panneau à l'envers

Le zellige n'est pas peint. Chaque pièce est ciselée à la main puis posée face contre terre, et le maître juge l'ensemble par son revers.

Le zellige est une mosaïque de céramique émaillée : des milliers de petites pièces, taillées une à une puis assemblées en motifs géométriques, qui habillent murs, fontaines et sols dans tout le Maroc. Le maâlem — le maître-artisan — compose chaque panneau à l'envers, face émaillée contre le sol, parce que c'est dans cette position, et seulement celle-là, qu'il peut ajuster au millimètre les interstices entre les pièces avant que le plâtre coulé au dos ne fige l'ensemble ; le motif ne se révèle, comme un négatif qu'on retourne, qu'une fois le panneau redressé.

La matière : argile de Fès, cuisson, émail

Le zellige commence par une argile grise, riche en kaolinite, que l'on trouve dans la région de Fès : une étude minéralogique et géotechnique consacrée aux argiles du nord du Maroc pour leur usage céramique confirme que cette argile miocène locale reste, aujourd'hui encore, la matière première des ateliers de la ville. Les artisans la façonnent et la cuisent en carreaux carrés — traditionnellement autour de dix centimètres de côté — avant de les recouvrir d'un émail coloré ; les carreaux sortent donc du four déjà émaillés, et ce n'est qu'ensuite qu'ils sont taillés à la main. Le vernis n'est pas peint après-coup sur un carreau fini : il fait partie de la cuisson elle-même, ce qui donne au zellige sa tenue dans le temps et son éclat mat si particulier, visible aussi bien sur un mur ancien de la médina de Fès que sur une fontaine construite l'an dernier.

Chaque teinte correspond historiquement à une recette d'émail et à un savoir-faire de four propres à la ville : c'est cette continuité entre la matière première locale et le geste qui explique pourquoi Fès, plutôt qu'une autre place marocaine, est restée associée au zellige plus qu'à n'importe quel autre artisanat. La teinte une fois fixée par la cuisson ne bouge plus : c'est ce qui distingue, à l'œil, un mur de zellige ancien d'un carrelage imitant le motif, dont la couleur superficielle finit toujours par s'user ou se rayer plus vite que la céramique elle-même.

Le geste : taille au menqach, pose face contre terre, lecture au revers

Une fois cuits et émaillés, les carreaux carrés ne sont jamais utilisés tels quels : c'est la découpe qui fait le zellige. Le maâlem taille chaque tesselle à la main, au marteau-ciseau que l'on appelle au Maroc le menqach. Un guide de référence sur les monuments islamiques du Maroc décrit précisément cet outil : un petit marteau en forme d'herminette, utilisé pour rogner à la main les carreaux émaillés une fois cuits, pièce après pièce, jusqu'à la forme exacte que réclame le motif. Aucune tesselle n'est identique à sa voisine : chacune est ajustée à l'œil à celles qui l'entourent, ce qui rend un panneau de zellige, même répété à l'identique sur cent mètres de mur, littéralement unique pièce par pièce.

Le montage se fait ensuite à l'envers. Un ouvrage de référence sur les arts islamiques d'Espagne décrit cette étape avec précision : une fois cuites et taillées, les tesselles étaient posées au sol face contre terre, puis assemblées les unes aux autres selon le motif prévu. Le plâtre est coulé au dos pour souder l'ensemble en un seul panneau rigide. Tant que le panneau n'a pas été retourné, le maâlem travaille donc sur l'image inversée de ce qu'il construit : c'est en lisant le revers, comme on lirait un négatif, qu'il vérifie que chaque tesselle est à sa place avant que le plâtre ne fige tout. Le motif, invisible jusque-là, n'apparaît à l'endroit qu'une fois le panneau redressé et sec — c'est cette bascule finale qui donne sa réponse à la question posée en ouverture : le maâlem pose son panneau à l'envers parce que c'est la seule position qui lui permette de corriger l'assemblage avant qu'il ne devienne définitif.

Le lieu : Fès et sa médina inscrite à l'UNESCO

Le zellige n'est pas né à Fès. Ses plus anciens fragments connus, retrouvés à Sabra al-Mansuriyya en Tunisie, remonteraient au Xe siècle, sous l'occupation fatimide ou ziride, selon l'encyclopédie de référence sur l'art et l'architecture islamiques publiée par Oxford University Press en 2009. Le style se complexifie ensuite et se répand largement dans la première moitié du XIVe siècle, sous les dynasties mérinide, zianide et nasride qui se partagent alors le Maghreb et al-Andalus — c'est ce que documente l'historien Georges Marçais dans son ouvrage de référence sur l'architecture musulmane d'Occident, paru en 1954. C'est ce même XIVe siècle mérinide qu'étudie une équipe d'archéomètres français et marocains (Ayed Benamara, Max Schvoerer, Mustapha Haddad et Aomar Akerraz) dans une recherche publiée par la revue ArchéoSciences en 2003 : elle porte sur un revêtement de mosaïque de céramique glaçurée retrouvé à Chellah, la nécropole mérinide aux portes de Rabat, avec pour objectif de documenter les techniques de fabrication d'origine afin d'éclairer les restaurations futures.

Fès reste, depuis cette période, le centre de production le plus important du zellige marocain — c'est la conclusion d'une étude consacrée à la mondialisation et à la résilience de la tradition du zellige à Fès, publiée en 2019 dans le Journal of North African Studies. La ville doit cette continuité à la fois à son argile locale et à la transmission du métier, de génération en génération, par des maâlems formés dans les mêmes quartiers depuis des siècles. La médina de Fès a par ailleurs été inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1981 sous le nom de « Médina de Fès », au titre des critères culturels (ii) et (v). C'est dans ce périmètre classé, et autour de lui, que travaillent aujourd'hui les ateliers de zellige recensés sur Tazuri.

Qui taille le zellige aujourd'hui

Le métier reste artisanal et se transmet toujours de maâlem à apprenti à l'intérieur de l'atelier, plutôt que par un cursus scolaire classique — c'est ce que souligne la même étude de 2019 sur la tradition du zellige à Fès. Mais cette transmission se réduit : en 2018, seuls 7 élèves sur 400 étaient inscrits pour apprendre l'art du zellige à Fès, selon une enquête du quotidien américain USA Today. Le geste qu'elle décrit — la taille à la main, tesselle par tesselle, au même type de menqach qu'utilisaient déjà les maâlems mérinides — reste pourtant fondamentalement identique à ce que documentent les archéomètres qui étudient les zelliges du XIVe siècle à Chellah : la technique n'a, sur le fond, pas changé depuis sept siècles, même si le nombre de mains capables de la pratiquer continue de baisser.

Sur Tazuri, tous les ateliers du métier du zellige recensés dans le pays sont ceux qui font vivre ce geste au quotidien — dans des tailles d'atelier très différentes, d'une pièce entièrement dédiée à la coupe à la main à des structures plus commerciales qui combinent zellige, tadelakt et poterie sous un même toit.

Où l'essayer

Voir tailler le zellige en atelier — plutôt que seulement le regarder posé sur un mur — change la façon dont on comprend l'objet : on découvre que le motif final n'existe nulle part avant d'être retourné, et que ce qui ressemble à une pure géométrie est en réalité le résultat de centaines de gestes manuels, chacun légèrement différent du précédent. C'est aussi l'occasion de voir, au sol de l'atelier, l'envers d'un panneau pas encore redressé : la même image inversée que lisait déjà le maâlem mérinide de Chellah au XIVe siècle, avant que le plâtre ne la fige. Pour organiser une visite, retrouvez la liste des ateliers de zellige référencés sur Tazuri.

Sources