Le cuivre et le bruit qu'il fait
On entend la place Seffarine avant de la voir. Le martèlement est le procédé, pas son effet secondaire.
Qu'est-ce que la dinanderie ?
La dinanderie désigne l'art de façonner et de décorer des objets en cuivre et en laiton — plateaux, théières, brûle-parfums, bassines — non pas en les coulant dans un moule, mais en frappant une feuille de métal, au marteau, contre une forme jusqu'à ce qu'elle en épouse le volume. À Fès, dans les ruelles qui bordent la Place Seffarine, ce geste ne se contente pas d'accompagner le travail : le martelage — ce concert de coups de marteau qu'on entend avant même d'apercevoir un atelier — est le procédé lui-même, pas un bruit qui s'y ajouterait après coup.
Le métal : cuivre et laiton
Le mot français « dinanderie » désigne d'abord, selon le Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL), un ensemble d'ustensiles de cuivre jaune — plats, chandeliers, aiguières — avant de désigner l'atelier qui les fabrique. Il dérive de « dinandier » suivi du suffixe « -erie », attesté dès 1389, et tire son origine du nom de Dinant, ville de l'actuelle Belgique où s'est développée au Moyen Âge une industrie du cuivre battu exportée dans toute l'Europe. Le mot a voyagé plus loin que la ville qui l'a vu naître : au Maroc, il désigne aujourd'hui le travail du cuivre rouge, plus mou et plus facile à étirer sous le marteau sans se fendre, et du laiton — un alliage de cuivre et de zinc, plus dur, à la teinte dorée, qui garde mieux la netteté d'un décor ciselé. S'y ajoute parfois le maillechort, un alliage argenté de laiton utilisé pour imiter l'éclat d'une argenterie sans en avoir le coût. À Fès, ces métaux sont travaillés bien qu'ils ne soient pas extraits sur place : les dinandiers, selon l'étude de l'anthropologue Baptiste Buob consacrée au métier, achètent des matières elles-mêmes importées. Le choix du métal dépend aussi de l'usage : une pièce destinée à la cuisine — un plat, une bassine — demande un cuivre plus épais, capable d'encaisser la chaleur sans se déformer, tandis qu'un plateau ou un brûle-parfum, plus décoratifs qu'utilitaires, tolèrent une feuille plus fine, plus facile à ciseler en surface.
Le geste : une feuille martelée contre une forme
Façonner une pièce de dinanderie commence par une feuille de métal plate. Le dinandier la pose contre une forme — une enclume au profil arrondi, un billot de bois, parfois un moule de fortune — puis la frappe, coup après coup, en suivant les contours de cette forme jusqu'à ce que la feuille en épouse le volume : la panse d'une théière, le bord relevé d'un plateau, la coupe évasée d'un brûle-parfum. Des marteaux de tailles et de profils différents se succèdent selon l'étape — dégrossir le volume, en planer la surface, puis en ciseler le décor directement dans le métal, à la manière d'un burin. Une grande bassine ou un chaudron réclame des coups plus larges et plus appuyés, portés à deux mains ; un petit brûle-parfum ou une boîte à sucre se travaillent au contraire à petits coups précis, presque du bout du marteau, pour ne pas déformer une paroi déjà fine. Rien de tout cela ne se fait en silence : le bruit qui remplit la Place Seffarine n'est pas un sous-produit du travail, c'est le travail qui s'entend. Une pièce mal martelée se voit d'ailleurs avant même d'être touchée — une surface irrégulière, un décor flou trahissent un geste interrompu ou mal maîtrisé.
La place : Seffarine, dans la médina de Fès
La Place Seffarine occupe un angle de la médina de Fès, au sud de la mosquée Qaraouiyine. Son nom vient directement de ses artisans plutôt que l'inverse : les dinandiers y étaient désignés comme seffâra ou saffârîn, et le territoire corporatif qu'ils occupaient — rue ou place Seffarine — en a fini par porter le nom, selon l'étude de Buob. Le voyageur Léon l'Africain notait déjà la présence de coppersmiths sur cette place au XVIe siècle ; ils y travaillent toujours aujourd'hui, sous les mêmes arcades, à quelques pas de la bibliothèque de la Qaraouiyine, de la médersa Seffarine et du hammam du même nom. Cette continuité — un même métier, au même endroit, sur près de cinq siècles documentés — distingue la Place Seffarine d'un simple marché de souvenirs : c'est un territoire de métier, occupé par la même corporation depuis avant même que la ville ne connaisse le thé qui a façonné une bonne partie de sa production actuelle.
La médina de Fès dans son ensemble — Fès el-Bali et Fès Jdid — est inscrite depuis 1981 sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, et la Place Seffarine y figure comme l'un de ses lieux emblématiques. Il existe, séparément, une reconnaissance internationale plus récente et de portée bien plus large : en 2023, l'UNESCO a inscrit sur sa Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité les « arts, savoir-faire et pratiques liés à la gravure sur métaux (or, argent et cuivre) », portée conjointement par dix pays dont le Maroc. Ce texte de l'inscription ne nomme ni Fès ni la Place Seffarine, et il consacre un geste voisin mais distinct de celui décrit ici : la gravure, qui consiste à creuser un motif dans une surface déjà façonnée, et non le martelage, qui donne sa forme à la pièce elle-même. Les deux gestes se succèdent souvent sur une même pièce — on martèle avant de graver — mais seule la gravure a, à ce jour, sa reconnaissance UNESCO nommée ; le martelage qui façonne la pièce à Seffarine n'en fait pas partie.
Qui martèle aujourd'hui
Le répertoire qu'on associe spontanément à la dinanderie marocaine — plateaux à thé, théières, boîtes à sucre — est plus récent qu'on ne l'imagine. Selon l'étude de Buob, résumée par l'anthropologue Constant Hamès dans les Cahiers d'études africaines, « la dinanderie marocaine ne s'est constituée qu'avec l'importation et la diffusion du thé qui commencent vers les années 1870, pour se généraliser surtout au début du XXe siècle, pratiquement au début du protectorat français ». Autrement dit, l'essentiel de ce qu'un visiteur associe aujourd'hui à ce métier — le service à thé en cuivre martelé — doit sa forme à une boisson arrivée d'ailleurs et à un usage devenu courant il y a un siècle et demi, non à un artisanat immémorial dont l'origine se perdrait dans les premiers siècles de la ville.
La production s'est depuis largement industrialisée et fragmentée en tâches séparées, une évolution que Buob documente dans son étude de 2009 — publiée par les Éditions de la Maison des sciences de l'homme, qui la présentent comme l'examen des « dimensions économiques, sociales, historiques et techniques » du métier, et de la situation d'artisans aujourd'hui pris entre la préservation patrimoniale de leurs productions et une évolution industrielle et capitaliste qui redistribue le travail entre plusieurs mains. Mais certaines étapes ont résisté à cette parcellisation : « celui-ci [le geste du dinandier] s'est maintenu dans certaines phases (ciselure par exemple) de la chaîne de fabrication », note le compte rendu de Hamès — le décor ciselé restant l'un des rares moments où un même artisan maîtrise encore une pièce d'un bout à l'autre, plutôt que de n'en exécuter qu'un segment. C'est ce geste-là, entier, qu'on entend encore Place Seffarine.
Où l'entendre
La dinanderie ne fait pas partie, à ce jour, des métiers référencés dans l'annuaire de Tazuri : aucun atelier de cuivre ou de laiton n'y figure pour l'instant. Le meilleur moyen d'entendre ce martelage reste donc de se rendre soi-même Place Seffarine, à Fès, à l'heure où les ateliers travaillent. Pour découvrir les autres métiers d'art actuellement recensés au Maroc, les ateliers listés sur Tazuri restent le point de départ le plus honnête.
Sources
- Constant Hamès, compte rendu de Baptiste Buob, « La Dinanderie de Fès » (Ibis Press–Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2009), Cahiers d'études africaines, 206-207, 2012, p. 693-695
- "Place Seffarine", Wikipedia
- "Medina of Fez", Wikipedia
- "List of Intangible Cultural Heritage elements in Morocco", Wikipedia
- CNRTL (Centre national de ressources textuelles et lexicales), entrée « dinanderie »
- Éditions de la Maison des sciences de l'homme, page éditeur du livre-DVD « La Dinanderie de Fès » de Baptiste Buob (2009)