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Poterie · Safi

L'argile qui a fabriqué une ville

Safi est la ville de la poterie parce que la terre qui la borde a donné aux potiers une argile abondante, à portée de main. Autour de ce gisement s'est formé un quartier entier, la Colline des Potiers — classée monument historique depuis 1920 — où l'on tourne, cuit au bois et émaille encore en vert et turquoise, atelier après atelier.

Si Safi est devenue la ville marocaine de la poterie, ce n'est pas parce qu'un événement précis l'a décidé un jour de l'histoire : c'est parce que la terre qui borde la ville a donné aux artisans une argile abondante et de bonne qualité, à portée de main, et qu'autour de ce gisement s'est formé, avec le temps, un quartier entier voué au tournage et à la cuisson. C'est la matière, pas une date, qui explique la ville — et c'est ce quartier, aujourd'hui appelé la Colline des Potiers, qui porte encore ce métier. Comprendre Safi par sa terre plutôt que par une légende commode change aussi la manière de la visiter : on y va moins pour un chiffre à vérifier que pour un geste à observer.

L'argile

Toute la géographie du métier à Safi part du même constat, rappelé par l'article que Wikipédia consacre à la poterie de la ville : « riche en matière première, Safi devient très prisée pour la qualité et l'abondance de son argile ». Une ville portuaire, ouverte sur l'Atlantique, s'est ainsi doublée d'un centre de production terrestre — la mer pour le commerce, la terre pour la matière. Ce n'est pas un hasard si le quartier des potiers s'est fixé à un seul endroit plutôt que de se disperser dans la ville : un atelier de poterie se construit autour de sa source d'argile, pas l'inverse. La terre se travaille sur place, se façonne sur place, se cuit sur place — et ce qui a commencé comme un simple accès pratique à une ressource locale est devenu, avec les générations, une identité de quartier, puis une identité de ville.

Cette logique très concrète — s'installer là où la matière première est bonne et abondante, plutôt que de la faire venir de loin — est la même qui explique la plupart des grands centres de poterie dans le monde, de la Toscane à l'Andalousie : le métier suit la géologie avant de suivre la mode. À Safi, elle a produit un paysage urbain reconnaissable, où le nom même du quartier — la Colline des Potiers — rappelle que la ville s'est construite autour de ce gisement plutôt que l'inverse. On ne visite pas cette colline comme on visiterait un monument achevé une fois pour toutes : les ateliers continuent d'y prélever, encore aujourd'hui, la même terre que leurs prédécesseurs.

Le geste

Le tournage reste le geste central du métier : une motte d'argile posée sur un plateau tournant, façonnée d'abord à la main puis affinée à l'aide d'outils simples, jusqu'à obtenir la forme voulue — plat, jarre, tajine, vase. La pièce sèche ensuite lentement, à l'air libre ou à l'ombre selon la saison, avant qu'une première cuisson ne la solidifie ; c'est seulement après cette étape que le décor — souvent peint à la main, avant l'émail — vient habiller la surface encore poreuse. Vient enfin la cuisson qui fixe l'émail, l'étape qui transforme une terre encore fragile en céramique durable, et c'est là que le geste devient aussi affaire de four : sur la Colline des Potiers, les ateliers les plus anciens continuent de cuire au feu de bois, dans des fours de brique, une technique plus lente et plus incertaine que la cuisson électrique ou au gaz, mais celle qui donne aux pièces leurs couleurs les plus profondes. Les émaux de Safi, en particulier les verts et les bleus turquoise appliqués sur la terre rouge locale, sont devenus la signature visuelle de la ville — reconnaissables au premier coup d'œil, distincts des bleus de Fès ou des ocres du Sud. C'est ce mariage d'une terre rouge et d'un émail vert ou turquoise, révélé par une cuisson maîtrisée, qui donne à la poterie de Safi son identité — plus qu'une date ou un chiffre, une combinaison de matière, de geste et de feu. Rien dans ce processus n'est instantané : chaque pièce traverse plusieurs jours entre le tournage et la sortie du four, et c'est cette lenteur, plus qu'une origine mythique, qui explique pourquoi le savoir-faire se transmet difficilement en dehors d'un atelier.

La place

Le quartier lui-même a un nom qui raconte son histoire : Quartier des potiers, ou Colline des potiers, selon qu'on en parle comme d'une adresse ou comme d'un lieu-dit. L'un et l'autre désignent le même endroit, où se sont concentrés au fil du temps ateliers, fours et maisons de potiers — au point que ce périmètre est classé monument historique depuis 1920, un classement qui protège moins un monument isolé qu'un mode de vie collectif organisé autour d'un même savoir-faire. La reconnaissance de ce lieu comme patrimoine ne s'est pas arrêtée là : la poterie de Safi figure aujourd'hui parmi les filières que le Maroc a retenues comme candidates à une indication géographique — un dispositif juridique qui protège officiellement un produit du fait de son origine, au même titre que certains fromages ou vins ailleurs dans le monde, dans le cadre d'une stratégie de labellisation de l'artisanat portée conjointement par le ministère chargé de l'Artisanat et l'Office marocain de la propriété industrielle et commerciale. Une indication géographique ne récompense pas un savoir-faire ancien en soi : elle constate qu'une qualité ou une réputation particulière tient, aujourd'hui encore, à ce lieu précis — c'est la Colline elle-même, pas une date de fondation, que ce dispositif reconnaît.

Cette dépendance du métier à un lieu et à une reconnaissance officielle n'a rien de nouveau dans l'histoire de l'artisanat marocain : les recherches sur le statut social des potiers dans la société précoloniale montrent qu'un artisan, quel que soit son talent, restait largement rattaché au pouvoir en place — les Almohades, par exemple, désignaient globalement les gens de métier comme des « serviteurs de l'État ». Le potier d'aujourd'hui, installé dans un atelier familial ou une coopérative de la Colline, travaille dans un cadre bien plus autonome ; il n'en reste pas moins l'héritier d'un métier qui a toujours dû composer avec les institutions de son temps pour exister et se transmettre.

Un autre événement, mieux daté celui-là, a changé la physionomie du quartier au tournant du XXe siècle : l'installation à Safi du céramiste Boujemâa Lamali, qui y fonde une école de poterie soutenue par l'administration coloniale. Lamali n'a pas inventé la poterie à Safi — l'argile et le quartier des potiers existaient avant lui — mais il a structuré sa transmission, formé des générations d'artisans et durablement marqué l'esthétique locale. C'est en partie grâce à cet héritage que la ville abrite aujourd'hui un musée national de la céramique, ouvert en 1990 dans l'ancienne kasbah portugaise et repris depuis 2018 par la Fondation nationale des musées — un lieu qui documente cette histoire plutôt qu'il ne la raconte à travers une légende commode.

Qui tourne aujourd'hui

Le métier se transmet encore largement en famille, d'un tourneur à l'autre, dans les ateliers regroupés sur la Colline des Potiers, où cohabitent pratiques héritées et outils plus récents. Certains potiers travaillent seuls, d'autres en coopérative, se répartissant le tournage, la décoration et la cuisson entre plusieurs mains — une organisation du travail que l'on retrouve dans la plupart des centres de poterie marocains, que Safi continue de pratiquer concentrée sur un seul quartier, la Colline des Potiers, plutôt que dispersée à travers la ville. Ce n'est pas un chiffre qui fait la vitalité du quartier, mais la continuité d'un geste qui passe, encore, d'une génération de potiers à la suivante. Ce que l'indication géographique cherche à protéger, en somme, c'est précisément cette continuité-là — la présence, encore active, d'ateliers qui tournent, décorent et cuisent selon les mêmes étapes qu'hier, plutôt qu'un savoir-faire figé dans un musée.

Où l'essayer

Le musée national de la céramique, installé face à l'océan dans l'ancienne kasbah, reste le point de départ le plus sûr pour comprendre cette histoire avant de descendre vers les ateliers eux-mêmes — on y voit des pièces qui documentent l'évolution du métier plutôt que sa légende. Pour repartir avec une pièce, ou simplement voir tourner un potier, c'est sur la Colline des Potiers elle-même que cela se joue, atelier par atelier : on y suit le geste depuis la motte d'argile encore humide jusqu'à la pièce émaillée, sans qu'aucune étape n'ait besoin d'être reconstituée pour la visite — c'est un quartier qui travaille, pas une scène qui la rejoue.

Safi n'a, pour l'instant, pas d'atelier référencé dans l'annuaire de Tazuri — la ville n'y figure pas encore parmi les villes couvertes. Mais le métier de la poterie, lui, y est déjà présent : le répertoire des métiers de la poterie recense les ateliers qui pratiquent ce même geste — argile, tournage, cuisson — ailleurs au Maroc, en attendant qu'un atelier de Safi y trouve, lui aussi, sa place.

Sources