Écrire sans page
Sur les tapis amazighs de l'Atlas, losanges, zigzags et croix forment des signes tissés que les chercheurs lisent comme porteurs de sens — une interprétation, pas un code décodé ni figé. La laine, la teinture végétale, le métier vertical et la transmission mère-fille racontent l'histoire vérifiable ; une partie du canon symbolique qu'on prête à ces tapis vient aussi du catalogage colonial de Prosper Ricard, dans les années 1920-1930.
Les tapis amazighs sont-ils une écriture ?
Non, pas au sens où on l'entend d'habitude. Les tapis tissés dans l'Atlas marocain portent des surfaces entières de signes géométriques — losanges, zigzags, croix — que les chercheurs décrivent comme un système porteur de sens, transmis par le geste et l'observation plutôt que par une notice explicative. Mais ce que ces signes signifient reste, pour l'essentiel, affaire d'interprétation : il n'existe pas de dictionnaire figé où « losange » égalerait « fertilité » avec la même autorité qu'un alphabet. Ce que l'on peut affirmer avec certitude est mieux documenté : la matière, le geste qui la travaille, et l'histoire — y compris coloniale — qui a fabriqué une partie du canon symbolique qu'on prête aujourd'hui à ces tapis.
La laine : matière et teinture
Tout commence par la laine, lavée puis teinte selon des recettes locales transmises oralement. Chaque région a ses plantes : dans le Haouz de Marrakech, la garance (taroubia) domine et donne les rouges profonds qui caractérisent les tapis de la région ; dans le Haut-Atlas, henné, écorce de grenadier et safran produisent des jaunes et des orangés. L'indigo donne le bleu, la gaude (weld) et le daphné le jaune, l'écorce de chêne et le sumac le rouge-brun ; le fer, ajouté au bain, vire au noir. Ces teintures végétales ne se fixent pas seules sur la fibre : un mordant minéral, le plus souvent l'alun, est nécessaire pour ancrer la couleur dans la laine — un savoir pratique de chimie transmis sans école ni écriture, documenté par le conservateur marocain Khalid Loukid, du Musée national du tissage et des tapis (Dar Si Said) à Marrakech.
Ce savoir a failli se perdre. À partir de la fin des années 1880, les colorants synthétiques à l'aniline gagnent le Maroc : moins chers, plus vifs, mais fragiles — un tapis nécessitant un mois de travail perdait sa cohérence chromatique avant même d'être achevé, notait déjà en 2000 le chercheur Michel Garcia dans la revue Horizons Maghrébins. C'est en partie pour endiguer cette dérive que l'administration du protectorat français impose, par le dahir du 22 mai 1919, un contrôle de qualité : seuls les tapis tout laine, teints aux colorants végétaux ou animaux reconnus (indigo, gaude, daphné, henné, garance, cochenille), obtiennent l'estampille officielle — un tampon à l'encre grasse représentant un sceau de Salomon encadrant les lettres « M.A.R.O.C. », apposé au dos du tapis. Le dahir remplace ainsi, sous une autre autorité, l'ancienne certification du mohtaseb.
Le geste : métier vertical, transmission mère-fille, et le Tifinagh
Le tapis se tisse sur un métier vertical : des montants de bois, des ensouples, un roseau et des piquets, selon la description qu'en donne la chercheuse Fatima Ez-zahra Benkhallouq à partir de son enquête chez les tribus Aït Soukhman du Moyen-Atlas. Avant de commencer, les femmes purifient l'espace et y répandent orge et henné — symboles de purification et d'abondance —, car la laine elle-même y est traitée comme une matière sacrée : « il ne faut jamais fouler aux pieds un brin de laine », dit une tisseuse de 80 ans citée dans cette même étude.
La transmission ne passe presque jamais par l'explication verbale. « La maman n'a pas besoin d'apprendre à sa fille comment faire l'asəṭṭa (le tissage) : la fille apprend seule, par observation et par son côtoiement permanent de sa mère », rapporte Benkhallouq — les filles commencent en général vers huit ou neuf ans, en regardant avant de faire. C'est un savoir qui se loge dans le corps et le regard plutôt que dans un manuel, ce qui explique en partie pourquoi le rapprochement avec le tifinagh — l'écriture amazighe — reste une image plutôt qu'une équivalence démontrée : la posture de la tisseuse, bras levés au métier, évoque un signe de l'alphabet, mais rien n'indique que le geste ait jamais fonctionné comme une écriture au sens strict, transmettant un message décodable de la même façon d'une tisseuse à l'autre.
Les signes : losange, zigzag, croix — et leurs limites
Les tapis amazighs affichent un répertoire restreint de formes de base : ligne droite, zigzag, croix, chevron, losange. Sur certaines pièces de fête ou de mariage, des signes sont documentés avec une fonction précise dans un contexte donné : le voile de mariée tadghart des Ida ou Nadif, dans l'Anti-Atlas, porte un soleil et une khamssa (la main, symbole de protection), des motifs qui « recèlent une signification profonde au sein de la communauté amazighe », selon Loukid. Mais généraliser ce type de lecture à un vocabulaire universel — losange égale fertilité, zigzag égale eau, quel que soit le tapis, la région ou la tisseuse — outrepasse ce que la recherche peut établir : Loukid lui-même précise, à propos des motifs qu'il documente, que chaque motif porte un sens « connu seulement des femmes qui l'interprètent » — une interprétation locale et vivante, non un code arrêté qu'un catalogue pourrait épuiser.
Cette prudence est d'autant plus nécessaire que le canon populaire des « symboles berbères » que l'on trouve aujourd'hui dans le commerce doit beaucoup à un geste précisément colonial. Le Corpus des tapis marocains, publié en quatre volumes entre 1923 et 1934 par l'administrateur Prosper Ricard pour le Service des Arts indigènes, a répertorié la production régionale — tapis de Rabat, du Moyen-Atlas, du Haut-Atlas et du Haouz — pour en faire à la fois un inventaire de musée et un jeu de modèles à reproduire dans les ateliers coloniaux et les entreprises privées. Seuls les tapis reproduisant fidèlement un modèle du Corpus, en plus de satisfaire aux critères techniques du dahir de 1919, recevaient l'estampille d'origine. Les premiers tapis marocains « paraissaient trop hautement colorés pour le goût européen » ; le Corpus a figé, région par région, des motifs jugés vendables, transformant une production régionale diverse en un jeu restreint de modèles approuvés par l'État. Une autre étude, menée cette fois chez les Aït Soukhman, va dans le même sens : les tapis « décorés de fibules et de signes tifinagh », produits en centaine, relèvent selon Benkhallouq davantage d'une « commercialisation basée sur la folklorisation » que d'un fondement rituel réellement transmis de génération en génération. Le canon des symboles qu'on croit lire aujourd'hui est donc, en bonne partie, un héritage de catalogage — pas une clé retrouvée intacte.
Qui tisse aujourd'hui
La transmission mère-fille documentée par Benkhallouq reste active dans le Moyen-Atlas et, selon les recherches de Loukid, dans l'Anti-Atlas — les deux zones où les techniques de teinture et de tissage ancestrales sont le mieux attestées aujourd'hui. Mais le tissage rural a aussi basculé, depuis la fin des années 2000, dans une économie de coopératives : Benkhallouq observe qu'une « nouvelle logique », commerciale et mécanisée, coexiste désormais avec l'ancienne, rituelle et transmise en silence, sans l'effacer complètement. Les tapis vendus aujourd'hui portent donc, superposées, deux histoires : celle du geste hérité et celle, plus récente, d'un marché qui préfère parfois le motif reconnaissable au sens vécu.
Où l'essayer
La meilleure façon de dépasser le folklore du « symbole berbère » reste de regarder tisser, et de poser la question directement à qui tient la navette. Le répertoire des ateliers de tissage référencés par Tazuri est consultable en ligne — de quoi transformer un tapis vu en boutique en un métier rencontré en personne.
Sources
- Khalid Loukid, « Valorisation des collections publiques de tapis marocains au temps du protectorat français (1912-1935) », L'Année du Maghreb, 33, 2025
- Khalid Loukid, "Traditional Dyeing Techniques in Moroccan Amazigh Textiles: Ancestral Knowledge and Regional Practices", ICOM Costume Committee
- Fatima Ez-zahra Benkhallouq, « Asəṭṭa-le tissage : transmission du sens à travers l'acte », Asinag, 14, 2019, IRCAM
- Michel Garcia, « Teinture végétale traditionnelle au Maroc », Horizons Maghrébins, 42, 2000, p. 48-55